Madame de Prie une histoire de désir


LITTERATURE, Madame de Prie / lundi, mars 9th, 2020

Le  livre les Mémoires apocryphes de Madame de Prie s’inspire de la vie d’Agnès Berthelot de Pléneuf (1698-1727). Devenue Madame de Prie en 1713 elle est ruinée suite aux dépenses somptuaires de son mari ; sous la pression familiale et sociale, elle sera pendant dix ans la maîtresse de Louis Henri de Bourbon.

Jeune femme d’une grande beauté, bien éduquée, sa relation avec le duc de Bourbon la confronte à des hommes d’affaires sans scrupules. Devenue dame du palais, elle ne parviendra pas à être reconnue pour ses qualités. Sa beauté et sa position sociale d’ancienne bourgeoise seront au contraire le déclencheur de sa disgrâce.

Pourquoi avoir choisi le genre littéraire des mémoires apocryphes plutôt que le roman historique, le roman épistolaire…dans la mesure où est traitée la vie de personnages ayant vécus ainsi que des évènements historiques ?  

Le choix du genre littéraire correspond à l’éternel recommencement du désir de Madame de  Prie. Ainsi pouvoir exprimer ses passions par l’usage du « je » permets d’insister sur son destin qui aurait pu être brillant. Mais son désir semble manquer inlassablement son objet : désir de plaire au duc de Bourbon, désir d’ascension sociale, désir de s’amuser, désir de séduire… Aussi doit-elle sans cesse recommencer à inventer, imaginer d’autres jeux, d’autres fêtes, d’autres moyens de séduction. Son activité restera spectaculaire et sera racontée dans l’histoire par de nombreux écrivains très critiques à son égard.

Elle poursuit implacablement ses rêves  comme une héroïne romantique afin que tout obéisse à sa loi, sans même se rendre compte qu’elle court à sa perte. Madame de Prie est si romanesque dans ses vérités que seule des mémoires apocryphes pouvaient faire comprendre sa sensibilité. Il faut insister sur ce point car sans véritables prérogatives de naissance elle ne peut que servir, flatter, et pour l’oublier s’enivrer de l’ambition des hommes autour d’elle.

Tout paraît faux dans son désir, tout est théâtral artificiel excepté la quête de Dieu, c’est ce qu’essaie de lui faire comprendre son confesseur.  Mais elle reste une conscience malheureuse qui joue sa liberté et son avenir dans le moindre de ses désirs. Sa notion de transcendance se perd dans le dédale des jardins de Chantilly et ses éclats de rire provoqués par Law sont l’essence du snobisme d’une époque qui se voulait lumineuse.

Agnès de Prie est une héroïne romantique qui nous fait comprendre les mœurs d’une société  à travers des situations mondaines. En nous menant de salons en salons, de Chantilly à Versailles, elle côtoie hommes d’affaires, dandys qui pour la plupart vivent une existence imitative (il faut ressembler à la reine, faire comme le duc de…). Rivalité des sexes et des politiques voilà ce que notre héroïne relate par sa vie telle qu’elle nous est racontée. Elle s’inscrit dans l’univers matérialiste de ce début du XVIIIème siècle.

Le duc de Bourbon exige sa présence à ses côtés, elle y paraît : gracieuse, ingénue, coquette et sans doute provocatrice. Elle est à la fois sa maîtresse et l’organisatrice de ses distractions et plaisirs.  Qu’attendait-elle de lui ? Le savait-elle de manière consciente ? Il lui faut ménager à la fois son orgueil et son humilité.

Ecrire des mémoires apocryphes c’est se glisser dans la peau du personnage pour mettre en évidence que les accusations de ses contemporains n’analysent pas ce qui emprisonne et ce qui déchire Madame de Prie. Son intelligence  n’évitera pas sa chute car il est évident que les lois de son désir en apparence désordonnées sont souvent de l’intuition non maîtrisée et elle vit ses rapports avec ses contemporains comme des moments « existentiels ».  Dans ces moments là, elle se met en scène sublime et rayonnante pour mieux servir le duc et ses courtisans. Elle est enfermée dans son personnage et sa fuite en avant ne peut qu’aboutir à un échec pour elle.

Madame de Prie ne voit pas que son désir est irréalisable. Désir à tous les sens du terme car elle ne distingue pas chez elle ce qui est de l’ordre de la vanité ou de la passion. Trop comblée, trop adulée, elle est cependant encouragée dans son irrationalité par le duc de Bourbon. Voilà confirmé le choix des mémoires apocryphes qui mettent en avant un «  je » qui est complaisant avec elle-même et les autres.

Elle se met peu à peu à dos toutes les personnes qu’elle approche. Rien de surprenant à cela, car elle se définit par rapport à elles. Et donc le renversement des comportements devient inévitable. Seules les initiatives prises au château de Chantilly provoquaient en elle une soif de vivre source de joie, rappel de sa jeunesse et de ses fêtes en Italie alors qu’elle était encore mariée.

Son monologue intérieur, souligné par  le « je » narration lente signifie une sorte de présence absence au monde puisqu’elle vit une vie romanesque à l’origine du désastre à venir. Sa destitution, son exil sont le résultat d’une absence de conscience due à son éducation et à cette vie qui repose sur l’éphémère. Chez elle le passage de la lumière à l’obscurité se fait en quelques semaines. Malgré ses dénégations, elle est accusée de trahison, de traffic d’influence, de spéculation  pour avoir soutenu les affaires financières du duc et en particulier la perte de valeur du papier monnaie (l’affaire Law).

De fêtes en fêtes, que ce soit à Chantilly ou à Versailles comme dame du palais, Madame de Prie s’est enfermée dans un jeu de rôles d’une portée incalculable. Puisque quoi qu’elle fasse ses détracteurs ont continué d’essayer de la détruire. Fallait-il la mythifier comme comploteuse, calculatrice intéressée par l’argent et le pouvoir ?

Madame de Prie s’est sans doute trop offerte. Elle s’est retrouvée dans des règlements de compte entre le régent et le duc de Bourbon. Prise comme « totem », elle restera enfermée dans son personnage romantique avec pour garant les mensonges qui lui étaient attribués. On sait fort bien qu’elle n’avait au final aucune fortune.

Les rapports économiques et sociaux qui se lisent à travers la littérature racontant sa vie dissimulent les vais gagnants des Affaires. Présentée comme une femme de désir et souvent désirée, Madame de Prie est une romantique  à qui n’a pas été accordé de vérités. Son épopée psychologique interminable telle qu’elle est relatée depuis quatre siècles ne lui accorde aucune grâce.

Sylvie Binet

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